Observer les animaux pour soigner les hommes

La nature recèle de remèdes, les animaux l’ont bien compris. Certains scientifiques misent sur eux pour nous mener droit à ces plantes médicinales et les observent de près.

La zoopharmacognosie, c’est-à-dire l’automédication animale, était déjà un sujet abordé en Grèce antique. Aristote parlait déjà, entre autres, de la purge des chiens par ingestion d’herbe. La moitié de nos médicaments puise son inspiration dans la flore. La morphine, par exemple, provient du papaver somniferum aussi appelé pavot à opium. On connaît pour l’instant environ 400 000 espèces de plantes vasculaires et on estime qu’on en découvre environ 2 000 de plus chaque année. Or, seuls 10% des plantes sont connues pour leur activité biologique et leurs propriétés chimiques. L’observation de l’utilisation de ces plantes par les animaux n’est donc pas négligeable.

Papaver somniferum aussi appelé pavot à opium

Les grands singes comme première source d’inspiration

Nos plus proches cousins sont notre première source d’inspiration. Le primatologue américain Michael Huffman a scientifiquement établi pour la première fois, il y a à peine 25 ans, ce phénomène d’automédication en observant une femelle chimpanzé du parc national de Kibale en Ouganda. La femelle souffrant de troubles gastro-intestinaux s’est soignée sous les yeux du scientifique en consommant une tige de vernonia. Sabrina Krief, une vétérinaire et primatologue française, a repris le flambeau et étudie les comportements alimentaires et d’automédication des chimpanzés de ce parc ougandais. Elle a suivi un chimpanzé malade et a remarqué sa consommation inhabituelle de feuilles très amères de trichila rubescens, Celles-ci ne faisant pas partie du régime alimentaire connu des chimpanzés, elle a décidé d’étudier la plante de plus près. La primatologue a ainsi isolé deux molécules – les trichirubines A et B – au pouvoir anti-paludique plus puissant que la chloroquine, l’une des substance de référence actuelle en matière de lutte contre le paludisme. Elle a aussi mis en évidence que les chimpanzés sont capables de combiner plusieurs éléments pour optimiser l’efficacité de la médication. Certains individus ingèrent de la terre en même temps que les feuilles de trichila rubescens afin d’augmenter l’efficacité de la molécule anti-paludique. Cette méthode concorde avec les pratiques ancestrales de guérisseurs locaux : preuve que l’observation des animaux en matière de médication n’est pas nouvelle.

Pour en savoir plus sur Sabrina Krief : le podcast “La Méthode scientifique” de France Culture

La transmission de ces capacités d’automédication reste mystérieuse

Sabrina Krief s’intéresse aussi à la façon dont cette connaissance des soins par les plantes est acquise par les grands singes. Est-ce inné ou bien est-ce le fruit d’un apprentissage ? Selon elle, cette connaissance est en grande partie transmise par le groupe grâce à l’apprentissage par mimétisme : elle n’est pas innée.

“Les chimpanzés sont très prudents. Il leur faut dépasser la peur de la nouveauté, soit en apprenant seul par “essai-erreur”, soit après avoir vu d’autres individus consommer cette plante.”

Sabrina Krief, primatologue et maîtresse de conférence au Muséum National d’Histoire Naturelle

Qu’en est-il chez les animaux aux capacités cognitives plus limitées ? Certaines espèces de fourmis forestières, par exemple, incorporent à leurs nids une résine antimicrobienne récoltée dans les conifères. Mais ces comportements d’automédication chez des insectes ne peuvent pas être le fruit d’un apprentissage social. Il est donc probable que chez certains animaux ces connaissances soient innées.

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Un espoir pour la recherche médicale sur le long terme

Ce champ d’étude se confronte à un risque d’anthropomorphisme. Il ne faut pas tirer de conclusions hâtives à chaque observation d’un comportement énigmatique ou anecdotique. De plus, il faut aussi acquérir la certitude que l’utilisation de la plante par l’animal a bien pour but de le soigner et ne relève pas juste d’un comportement opportuniste. La découverte de nouvelles molécules grâce à la zoopharmacognosie est un élan d’espoir pour la recherche médicale mais, comme le rappelle Sabrina Krief, c’est un travail de longue haleine : “entre la collecte en forêt et la mise sur le marché d’un produit, il s’écoule en général de 10 à 15 ans.” De plus, il arrive que certaines molécules prometteuses ne soient pas exploitables et ne puissent pas servir de modèle à la chimie. Leur structure est parfois trop complexe pour une fabrication industrielle.

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Liste non exhaustive de comportements d’automédication animale :

  • La mangouste mange des racines de Rauvolfia serpentina avant d’aller chasser le cobra. Cet anti-poison lui permet de se prémunir contre d’éventuelles morsures.
  • Les femelles muriqui, des singes du Brésil, contrôlent leur fécondité grâce à certaines plantes. Après la naissance d’un petit, elles mangent des feuilles riches en œstrogènes afin de limiter leur fécondité. Au contraire, lorsqu’elles sont disponibles pour la reproduction, elles consomment des feuilles progestatives pour booster leur fécondité.
  • A Mexico, certains moineaux tapissent leurs nids de mégots de cigarettes car la nicotine élimine et éloigne les parasites.
  • Les éléphantes consomment les feuilles d’un arbuste de la famille des boraginacées afin de déclencher plus rapidement la mise bas de leur petit.
  • Les éléphants ingèrent du charbon de bois pour lutter contre les intoxications et problèmes gastriques. D’où des scènes surprenantes d’éléphants recrachant des nuages de fumée :
Un éléphant d’Asie ingère du charbon de bois pour ses vertus médicinales

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